Comment Organiser une Bascule Systémique ?
- Article co-écrit par Yannick Servant et Eric Duverger
- Transformer les organisations
Quelle est la rencontre la plus marquante que vous ayez faite sur Linkedin ?
La nôtre commence ici :
Été 2020 : Eric démarre un congé sabbatique après 23 ans de carrière chez Michelin, Yannick démarre une “pause fertile” après huit premières années chez Google et dans la startup nation.
Au même moment, quelque chose de fondamental est à l’œuvre en France : les 150 membres de la Convention Citoyenne pour le Climat ont publié leur rapport final après 9 mois de travaux et les mondes politique, économique et médiatique se crispent à l’heure de transformer leurs 149 propositions en une loi “Climat et Résilience”…
Nous, au milieu du tumulte, nous nous sentons appelés par la main tendue des Citoyens dans l’introduction de leur rapport : “Nous invitons les acteurs économiques à mener une action plus volontariste en faveur de la transition écologique, en faisant de cette problématique une opportunité pour repenser en profondeur nos modes de production et de consommation, et favoriser une meilleure distribution des richesses.”
Tous deux “marketeux”, nous avons jusque-là investi toute notre énergie professionnelle à les cultiver, ces fameux “modes de production et de consommation”. À en devenir tiraillés. Même, inquiets. Et pourtant, le marketing n’est rien d’autre qu’une panoplie d’outils pour façonner les comportements – rien ne dit qu’il ne peut pas en créer d’autres. Inévitablement, si Yannick publiait un article là-dessus sur Linkedin(1), avec un peu de magie algorithmique et les bonnes connexions en commun, nos destins se croiseraient.
Et vous connaissez probablement déjà la suite : un petit collectif de départ, qui a très vite grandi(2) et qui, grâce à la force singulière du bénévolat, a transformé la main tendue en une Convention des Entreprises pour le Climat (2021-2022), puis en un réseau complet d’adaptations dans toutes les régions de l’Hexagone (ainsi qu’en Belgique, Suisse et Polynésie française) depuis 2022.
Une dynamique qui a embarqué à date plus de 1 700 entreprises, rendu publiques plus de 1 000 feuilles de route qui “repensent en profondeur nos modes de production et de consommation”, et initié de nombreuses expérimentations de coopération pour tenter de déjouer le désormais canonique “triangle de l’inaction”(3).
Au cours de ces six années, chacun de nous deux, et l’organisation CEC toute entière, a eu de très nombreuses occasions d’expliquer pourquoi nous faisions ce que nous faisions. Nous en avons cependant moins dit sur comment.
2026 marquant une nouvelle “pause fertile” pour Yannick, l’instant était propice : nous prenons donc tous deux la plume, un bon café et un peu de hauteur, et vous partageons quelques apprentissages, en espérant qu’ils puissent se rendre utiles à d’autres énergies créatrices et élans bâtisseurs.
Nous vous proposons ce retour d’expérience en trois “souffles”, trois étapes du projet CEC qui ont été autant de réflexions sur les conditions d’une bascule du monde économique.
Premier souffle : la Convention des Entreprises pour le Climat (2020-2022)
Savoir pourquoi on est là
Si vous n’êtes pas encore inscrit(e) sur Sator, notez-le vous sur un post-it avant de reprendre cette lecture. Parmi les ressources géniales qu’on y trouve : “L’art de la stratégie”, par le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de Guerre.
Il y affirme que le stratège “construit le présent à partir du futur”, i.e. qu’il rend d’abord limpide pour tout le monde ce à quoi nous voulons que demain ressemble, avant de prioriser et organiser ce que nous devons faire aujourd’hui pour y arriver.
Il appelle ce futur “l’état final recherché”.
En juillet 2020, aux premiers jours de son congé sabbatique et alors qu’il est seul avec son idée de CEC, Eric pose une première pierre en tentant l’exercice de la “dépêche du futur” :
“Nous sommes le 20 juillet 2030… le journal Le Monde titre à la Une : La boucle est bouclée. 10 ans après DANONE, c’est TOTAL qui vient d’annoncer sa transition… toutes les entreprises du CAC40 sont maintenant des « Entreprises à Mission ».”
Plutôt explicite comme état final recherché !
Mais 8 mois plus tard, Emmanuel Faber, artisan du statut d’entreprise à mission de Danone, est remercié par son conseil d’administration. Un signal fort pour le monde dit de la “transition”… qui ne va pas vraiment dans le sens de notre dépêche du futur. Et ce d’autant que nous venons de publier la liste des 30 premières entreprises à s’engager dans la CEC et qu’aussi enthousiastes que nous soyons, notre expérience du terrain nous fait déjà ressentir que les dirigeant(e)s du CAC 40 ne viendront pas s’y mélanger.
Qu’importe. Nous rédigeons le même mois ce qui se veut à proprement parler la raison d’être de la CEC :
“Provoquer un sursaut pour que les entreprises prennent toute leur part dans la redirection écologique via une approche exigeante et bienveillante, centrée sur les dirigeants.”
L’objectif : être clairs sur ce que nous pouvons et voulons accomplir avec le collectif d’entreprises qui seront bel et bien là le jour J(4).
Bien, mais…
“Sursaut”, c’est tout de même un peu vague. Placer le curseur sur “toute leur part”, c’est un exercice plutôt subjectif. “Approche exigeante et bienveillante”, ça ne décrit pas un “quoi” mais un “comment”, …
Nous n’avons pas forcément cette hauteur critique sur le coup(5), mais le résultat nous suffit car nous savons à quoi ressemblera l’objet que nous construisons. En effet, le programme des sessions de la Convention Citoyenne étant public, notre point de départ a été de nous demander pour chacune comment en adapter le contenu à des dirigeant(e)s d’entreprise.
Et la clarté sur notre cible, les dirigeant(e)s, nous permet d’articuler très intuitivement la théorie du changement associée à cette première (et imparfaite) raison d’être.
Savoir comment on y va
L’expression “théorie du changement” se retrouve peu dans l’entreprise, mais elle est au cœur des mondes associatif et politique. Parmi nos nombreuses rencontres autour du premier parcours CEC, c’est la première question que nous pose Pascal Canfin(6) : “quelle est votre théorie du changement ?”.
Sans surprise, la nôtre part de la Convention Citoyenne, avec une conviction forte sur ce qu’il y a à en apprendre. Car une mécanique de décrédibilisation systématique des Citoyens s’était mise en place à la publication de leurs 149 propositions : “pas crédibles”, “pas compétents”, “pas légitimes”, “pas représentatifs”. Dès qu’un sujet fâchait, la tendance était à l’attaque des messagers plutôt qu’à l’analyse du message(7), écrasant complètement la nuance pour céder la place aux caricatures.
En 2021 comme aujourd’hui, nous ne nous sentions certainement pas la force de renverser cette dynamique à nous seuls, mais nous pensions bien pouvoir la “hacker”.
Contrairement à la Convention Citoyenne, la diversité n’était pas la force de notre collectif, quasi-tous privilégiés et diplômés de grandes écoles que nous étions(8). Mais cela nous mettait en bonne position pour savoir que la figure qui ne souffre pas d’un déficit présumé de crédibilité, légitimité ou compétence auprès de la “classe dirigeante”, c’est… le dirigeant.
D’où : la “théorie du sachet de thé” dessinée sur un paperboard en mars 2021 et qui ne nous a jamais quittés depuis :
L’idée : communiquer, convaincre, embarquer, faire rayonner, est l’essence même du job du dirigeant. 150 d’entre eux, crédibles de fait et ayant puissamment intégré l’alignement entre limites planétaires et intérêts de leur entreprise, peuvent alors suffire à infuser largement dans de nouveaux cercles. Ce mouvement commencerait par le reste du monde économique à travers les filières, chaînes de valeur et organisations professionnelles, puis, rendus influents par vertu d’exemplarité, vers le monde politique et la société civile, dans un exercice de lobbying vertueux(9) (celui-là même qui s’était enrayé pour les Citoyens).
Mais infuser quoi, précisément ?
En mars 2021, nous savons que nos entreprises participantes vont produire 150 “feuilles de route” : c’est le livrable principal que nous avons annoncé à tous les partenaires et médias. Mais nous ne savons pas encore ce qu’elles mettront dedans.
6 mois plus tard, par un jour caniculaire de septembre, dans un amphi plein à craquer à l’ESTP Cachan pour la cérémonie d’ouverture, les 3 cercles font leur première apparition publique. Mais les feuilles de route restent un concept vague. Toute notre énergie a été happée par la réalisation de la première session.
C’est là que surgit, le mois suivant à Lille, une intervention comme une illumination collective : Christophe Sempels sur l’entreprise à visée régénérative(10), avec sa fameuse “question générative”. À Nantes, la session 3 ajoute une nouvelle conviction : “il faut compter ce qui compte vraiment”. Et enfin, à la session 4 à Marseille, dans une chambre d’hôtel 30 minutes avant le lancement de la session, tout converge et à quatre nous finalisons le canevas de feuille de route que tous les participants à des parcours CEC ont rempli depuis.
Un an et trois mois après notre premier communiqué de presse, l’économie à visée régénérative est devenue notre boussole et nous disposons d’une grammaire puissante doublée d’un outil concret. Nous avons donc toutes les cartes en main pour revisiter notre raison d’être.
Dévoilée sur scène en clôture de session 4, vous la connaissez peut-être déjà :
“Rendre irrésistible la bascule de l’économie extractive vers l’économie régénérative avant 2030.” (11)
Elle donne à l’état final recherché une date de réalisation, un socle méthodologique et un épithète pas anodin : “irrésistible”. Ce dernier traduit que nous nous doutons bien que l’économie entière ne deviendra pas opérationnellement régénérative en 8 ans (y aura-t-il même une seule entreprise proprement “régénérative” d’ici-là ?), mais nous jugions alors, et jugeons toujours, que l’idée peut devenir une évidence, c’est à dire, majoritaire, à cet horizon-là.
Plusieurs de nos soutiens réunis dans notre comité des garants ont résumé cela en une phrase : “vous avez une bataille culturelle à gagner”.
Deuxième souffle : réussir la démultiplication (2022-2025)
Ne pas perdre le nord
La Convention des Entreprises pour le Climat n’a pas été pensée par des insiders du monde la transition, n’a pas bénéficié du star power de Marion Cotillard, ni d’un budget présidentiel (5M€ pour la CCC), des ressources du CESE(12) ou de la promesse du Président de la République de la reprise “sans filtre” de son travail par l’Assemblée nationale. Donc, proportionnellement à ses ressources de départ (0€) et eu égard au fait qu’elle a été montée par des illustres inconnus, nous pensons pouvoir dire qu’elle a été un incroyable(13) succès.
Nous le mesurons au simple fait d’avoir mené les six sessions à leur terme dans une complexité COVID qui a tendu les corps et les esprits(14). À la puissance intellectuelle rassemblée dans l’équipe et aux innovations pédagogiques qu’elle a produites. Aux retours dithyrambiques des participants. Au nombre de retombées presse et prises de parole. Au nombre de sollicitations et rencontres parlementaires, ministérielles et institutionnelles. Aux 150 feuilles de route rendues le 1er juillet 2022. Au nombre de demandes de nouveaux parcours par les alumni CEC et l’écosystème autour de nous. À l’énergie du collectif pour embrayer dans la phase suivante du projet.
Cette énergie de la suite se reflétait aussi dans la dernière slide de notre conférence de presse de la session 6, le 30 juin 2022 :
D’un seul projet, à 12 en simultané.
Le plus dur, peut-être, lorsqu’on est sur sa lancée et qu’on a l’impression que tout va dans son sens, c’est de faire des choix, de renoncer. Pour nous, la CEC est le résultat d’énergies, d’un “feu sacré” mis au service d’intuitions fortes.
Nous n’avons pas commencé à recruter des dirigeant(e)s après avoir réalisé une étude de marché ; nous avons lancé le recrutement parce qu’en décembre 2020 nous étions persuadés que le monde avait besoin d’une CEC, et que c’était le bon moment.
Arrivés en juillet 2022, la conviction d’avoir eu de bonnes intuitions souffle sur les braises de notre feu sacré, et c’est précisément à ce moment-là que nous devons faire preuve de discernement. Car avec autant de projets “dans le pipe”, le risque est fort de se disperser, de s’épuiser, de ne plus tenir notre niveau d’exigence initial et de perdre le momentum que nous avons créé.
C’est pourquoi, tout en consignant soigneusement toutes les idées qui nous viennent et nous sont proposées, nous nommons un petit groupe chargé de réfléchir et proposer un prochain cap, baptisé “CAP 25”.
L’objectif est double : créer les conditions pour que le passage à l’échelle ne nous fasse pas dévier de notre raison d’être, et poser une réflexion stratégique qui optimise le ratio impact / effort.
Objectif 1 : Ancrer nos convictions
Dans une entreprise, comme dans une association ou un parti politique, quelle est la marque d’une bonne raison d’être ?
Pour nous, c’est assez simple : le fait qu’elle soit devenue un outil de décision.
Aspirationnelle, oui. Qui donne envie de se lever le matin, for sure. Mais si elle n’aide pas le collectif à faire des choix, elle aura du mal à devenir mieux qu’un (bel) ornement.
Et déjà, pour ça, elle doit se retrouver au cœur de toutes les productions, livrables, prises de parole et interventions en tout genre. Qu’elle soit martelée. Qu’elle soit inévitable.
Pour le coup, nous pensons avoir collectivement plutôt bien fait le job. Assistez à n’importe quel événement CEC et vous en serez assez vite convaincu(e) vous-même.
Mais ça n’est que la face visible. La face invisible, c’est ce que chaque contributeur au projet vit intimement : que ressent-il (elle) à l’évocation de la raison d’être, et quand les “trois cercles” sont à l’écran ? Est-ce bien pour ces idées-là qu’il a rejoint le mouvement ? Est-ce bien pour elles qu’il y reste ? Va-t-il lever la main si un projet s’en écarte ? Si l’organisation toute entière s’en écarte ?
On touche là à la culture de l’organisation et aux rituels qu’elle crée pour l’alimenter.
Les réunions de partage mensuelles, les réunions hebdomadaires par pôle(15), les réunions d’équipe, les Assemblées Générales, la méthodologie de facilitation des temps collectifs, les séminaires et apéros… C’est un sujet à part entière, et à la CEC comme ailleurs, nous avons expérimenté, réussi et raté énormément de choses.
Mais tous ces rituels servent un but : autonomiser et faciliter la prise de décision face à des questions individuelles et collectives.
Individuelles : Devrais-je me lancer dans ce nouveau projet ? Le programme de l’événement dont j’ai la responsabilité est-il le bon ? Devrais-je réaliser cette dépense ? Suis-je en train d’avoir le meilleur impact par rapport au temps que j’y investis ?
Collectives : Devrions-nous lancer ce nouveau parcours CEC ? Devrions-nous raccourcir les parcours ? Quels rôles devrions-nous salarier ? Que proposer aux dirigeants une fois qu’ils ont remis leur feuille de route ? Devrions-nous rester un mouvement politique mais apartisan ?
Tout cela doit s’envisager dans sa contribution à l’irrésistible bascule. Et en tirant le fil, idéalement, chaque projet n’est pas justifié par “j’en ai envie”, mais par “c’est ce qui aura le plus d’impact”. Même si, lorsque l’organisation est largement portée par le bénévolat de personnes qui s’engagent sur leur temps libre, “envie” et “impact” ont intérêt à être bien alignés.
C’est pourquoi il est nécessaire de “déflouter”, de disséquer la raison d’être et projeter sa mise en œuvre, de manière à éviter que chacun(e) plaque sa propre vision sur le projet. Pas parce qu’il ne peut pas y avoir de belles choses dans ces visions individuelles, mais parce que le pire serait que l’énergie collective soit brisée en plein effort par le constat qu’en fait, les projections individuelles sont parties trop loin et ne sont pas réconciliables.
Il est essentiel pour cela de poser des scénarios, et de s’en servir pour faire des choix, les communiquer et les ancrer dans toutes les décisions collectives.
Objectif 2 : Décliner des scénarios
Début 2023, la petite équipe “CAP 25” se lance donc dans un exercice de projection articulé autour des questions suivantes :
- Si on optimisait notre action pour …
- Ça servirait notre raison d’être car …
- Et notre public serait …
- On prioriserait alors …
- Et on déprioriserait …
Par exemple, en se reconnectant à notre dépêche du futur écrite en 2020 :
- Si on optimisait notre action pour faire vivre “l’effet CEC” à tous les ComEx du CAC40
- Ça servirait notre raison d’être car c’est dans ces organisations que l’on trouve le plus grand pouvoir de blocage mais aussi (et donc) le plus grand pouvoir de bascule.
- Et notre public serait français puis européen, car en partant du ComEx on touche ensuite les différentes activités et zones géographiques, qui peuvent être puissamment reliées entre elles par le cadre européen de la CSRD et de la CSDDD(16).
- On prioriserait alors nos capacités d’approfondissement plutôt que d’élargissement, car nous savons que ces organisations-là sont complexes, font déjà énormément de choses, et qu’il faut être en mesure de leur proposer du “sur-mesure”.
- Et on déprioriserait la démultiplication de parcours CEC territoriaux et thématiques, ainsi que l’animation d’une communauté alumni.
Vous l’aurez peut-être compris, ce scénario est l’exact inverse de ce qu’a fait l’Association CEC. Et nous l’avons transformé en cahier des charges pour ce qui deviendrait l’Institut CEC.
Nous avons répété l’exercice sur cinq autres scénarios :
- Et si on optimisait pour l’essaimage de la méthodologie Feuille de Route CEC ? (façon Business Model Generation)
- Et si on optimisait autour de la force de preuve et de conviction d’un collectif resserré des dirigeant(e)s qui portent les feuilles de route les plus puissantes ? (un peu comme si on voulait faire émerger dix ou vingt nouveaux Yvon Chouinards d’un coup dans les médias)
- Et si on optimisait pour la transformation en profondeur d’un nombre limité d’industries clés ? (en s’appuyant sur / coopérant avec les fédérations professionnelles, les ministères et les institutions)
- Et si on optimisait pour créer le même effet d’entraînement national du premier parcours CEC, mais à l’échelle européenne ? (avec des sessions partout sur le continent)
- Et si on optimisait pour la diffusion de notre format de parcours CEC partout en France ? (selon des axes territoriaux et thématiques)
La beauté et le challenge de l’exercice, c’est que tous ces scénarios sont cohérents avec la raison d’être de la CEC, et tous donnent envie de s’y plonger. Mais aller simultanément au bout de ces six scénarios d’ici 2030 nous aurait demandé les ressources d’un BCG ou d’un Ernst & Young (et encore). Ressources que nous n’avions évidemment pas. D’autant plus que, étant d’intérêt général, l’Association CEC ne peut ni ne veut se réfléchir comme une organisation à but lucratif.
Si vous nous avez un peu suivis, vous savez que nous avons opté pour le dernier scénario : “diffusion de notre format de parcours CEC partout en France”.
D’une part, nous avions mis au point quelque chose qui marchait, et qui était réplicable. Un peu comme TED et les TEDx… nous parlions d’ailleurs au début de projets de “CECx”. D’autre part, l’énergie des contributeurs et des participants CEC allait clairement déjà dans ce sens.
Tout l’enjeu devenait donc de suivre ce scénario en gardant en tête les enseignements d’en avoir exploré d’autres, et en acceptant les renoncements que notre choix impliquait.
Résultat et perspectives
À ce jour, l’Association CEC a lancé 30 nouveaux parcours dans tout l’Hexagone, et accompagné le lancement de parcours en Polynésie française, Suisse et Belgique. En ligne et accessibles à tous, plus de 1 000 feuilles de route de transformation de modes de production et de consommation, couvrant tous les secteurs et tous les territoires, de la TPE à la filiale de grand groupe.
Évidemment, la nature ayant horreur des plans stratégiques rigides, durant ces trois années les idées et projets de nombreux contributeurs sont venus bousculer ce qui avait été entériné dans la version finale du CAP 25. Et c’était autant d’opportunités de mettre le plan à l’épreuve du réel et d’affiner nos convictions.
Pour l’Association CEC, cela s’est traduit par l’affirmation progressive de 4 missions sociales, résultat du vécu des équipes sur le terrain :
- lorsque nous avons compris que la participation à un parcours CEC ne suffirait pas, nous avons exploré comment “énergiser” les DG dans la durée ;
- lorsque nous avons compris que l’action individuelle ne suffirait pas, nous avons mobilisé nos Alumni pour “activer des coopérations” au service de l’intérêt général ;
- lorsque nous avons compris que l’écosystème CEC ne pouvait pas réussir de grande bascule seul, nous avons multiplié les “alliances” avec d’autres écosystèmes.
Troisième souffle : réussir l’irrésistible bascule (2026-2030) ?
Récapitulons : le premier souffle (2020-2022) a été celui de l’Émergence. Le deuxième (2022-2025) celui de la Démultiplication. Un peu comme les Trois Horizons(18), chaque souffle contient les germes du suivant, et le troisième souffle (2026 – 2030) sera celui de la Coopération.
Mais avant d’enchaîner, prenons une respiration.
Retrouver son souffle
Avouons-le : la CEC est très vite devenue une cavalcade. Nous partions perfusés au sentiment d’urgence que transmettent les scientifiques des limites planétaires, avec une ambition inversement proportionnelle à nos moyens de départ. Savoir que nous n’avions qu’un seul coup à jouer était électrisant. Entre Eric et Yannick, un ping-pong fréquent entre tiraillement du risque et injonction très startup nation : “le plus important, c’est de shipper !”.
Au premier communiqué de presse, la cavalcade s’est accélérée. À la première session, encore plus, comme un train fou sur des rails que nous posions en simultané(19).
Après le 1er Parcours CEC, le travail sur le CAP 25 se faisait alors même que de nombreuses équipes étaient déjà en train d’essaimer. Le tout avec l’impératif de construire une association à l’image de l’économie que nous voulons faire advenir : régénérative.
Personne n’est surhumain, pas même une contributrice ou un contributeur CEC. À cause de toutes ces pressions, le souffle a souvent été court, et tout cela est venu avec son lot de tensions, de doutes, de désillusions. Nous avons perpétuellement oscillé entre exaltation et tête dans le guidon. Nous n’avons pas toujours réussi à prendre soin du facteur humain comme nous l’aurions voulu.
Mais alors, comment le retrouver, son souffle ?
Dans une association d’intérêt général, cela doit venir de la gouvernance.
Celle de la CEC s’appuie sur 3 instances : un Bureau (exécutif), un Comité d’Orientation (consultatif) et un Comité Collectif (qui regroupe les leaders fonctionnels et en territoires). Constituées respectivement de 8, 12 et 40 membres, ces instances existent pour protéger et nourrir le potentiel d’impact de l’Association. Car il va de soi que l’on n’impacte pas grand chose à terme quand on est essoufflé.
L’Association CEC a régulièrement sollicité sa gouvernance entre septembre 2025 et mai 2026, pour prendre de la hauteur et redessiner sa stratégie d’impact à horizon 2030.
Ceci n’est pas un backlash
Premier élan de ces sollicitations : la re-contextualisation. Car entre 2020 et 2026, cela ne vous aura pas échappé, l’air du temps a changé. Plutôt que de s’étaler sur tout ce qui a basculé à partir de 2024, le système CEC a préféré s’emparer du travail de Parlons Climat avec sa “théorie du pivot majoritaire”, qui nous aura été d’un grand secours pour ne pas paniquer face aux vents contraires. Le message principal se résume en 1 schéma :
Ceci n’est pas un backlash : c’est un plateau après une phase réussie de sensibilisation dite “stratégie minoritaire”. Ce sont les crispations d’un précédent paradigme qui s’aligne de moins en moins avec le réel. Dans cette séquence, l’enjeu pour les “engagés de la transition”, c’est de s’immuniser contre le découragement et d’arriver à focaliser son énergie toute entière sur la mise en œuvre d’une nouvelle phase de mobilisation collective dite “stratégie majoritaire”. L’irrésistibilité n’est pas perdue, elle demande juste de nouvelles postures.
Élargir notre champ d’action, au service de la coopération
Puiser dans notre gouvernance et reprendre de l’air avec une perspective optimiste nous a permis d’écrire plus sereinement le scénario du 3ème souffle, celui qui nous emmènera jusqu’en 2030. Nous n’en sommes qu’à ses prémisses, mais pouvons déjà en partager les deux grandes lignes directrices dévoilés lors de l’Assemblée Générale de l’Association CEC qui s’est tenue le 4 juin 2026.
1ère ligne directrice, conjuguer proximité territoriale et dynamiques sectorielles nationales.
Voici la nouvelle matrice Territoires / Thématiques de la CEC :
À première vue, cela peut passer pour de la complexité sauce “CAC 40”, mais concrètement, c’est un outil qui articule deux réalités :
- La régénération est un mouvement qui part des territoires, des écosystèmes et des bassins de vie ;
- La bataille culturelle se gagne en touchant les zones de pouvoir national, avec des récits ancrés dans les métiers et filières qui activent les imaginaires.
2ème ligne directrice, habiter nos 4 missions sociales.
Cela se traduit par des dispositifs différents sur chaque mission sociale :
- “Engager les DG” : Embarquer de nouveaux dirigeants dans les parcours CEC pour accompagner la transformation en profondeur de leurs modèles d’affaires. Développer la proximité territoriale à l’échelle de bassins de vie.
- “Énergiser les Alumni” : Dérouler une programmation locale et nationale pertinente (ateliers feuilles de route, visites de sites, webinaires…). Animer une expérience digitale personnalisée avec mise en réseau de tous les membres.
- “Activer des coopérations” : Concevoir et déployer de nouveaux parcours de coopération au service des territoires ou des filières : un cadre de travail et une méthode structurée pour faire atterrir des projets d’intérêt général à visée régénérative. Le tout impulsé par les décideurs économiques eux-mêmes.
- “Faire alliance en écosystèmes” : S’engager et coopérer au cœur des coalitions au service d’une nouvelle économie : Regen Ecosystem, GenAct, Alliance Inter-Mouvements. Fédérer nos forces grâce à des partenariats avec les autres réseaux de Dirigeants engager (CJD, MIF, FBN, C3D, CEM…) et développer des collaborations stratégiques avec des acteurs institutionnels (MTE, ADEME, OFB…).
Visuellement, cela donne un portefeuille de dispositifs :
Une certaine complexification, depuis le 1er parcours CEC où notre projet se résumait en trois points : six sessions, 150 dirigeants, 150 feuilles de route.
Nos défis internes ont eux aussi largement évolué : comment gérer cette nouvelle complexité organisationnelle ? comment garantir la fameuse “vibe CEC” dans tous nos dispositifs ? comment trouver des ressources à la hauteur de nos ambitions ? comment maintenir le “feu sacré” chez les contributeurs ?
D’une manière ou d’une autre, ce sont les mêmes questions que se posent toutes les organisations de notre écosystème, qui nous inspirent et nous motivent. Et c’est bien pourquoi la clé de l’horizon 2030 de la CEC, ce sera la coopération.
Conclusion
Difficile à dire si l’on peut encore faire de belles rencontres sur Linkedin. Comme tous les autres réseaux sociaux, il dérive vers l’émotion par dessus la réflexion, la polarisation par dessus la réconciliation. Il gomme nos convergences insoupçonnées.
C’est une raison parmi tant d’autres qui nous relie à la raison d’être de la CEC : on ne peut pas être “irrésistible” en cloisonnant des camps, en pointant du doigt et refusant de tendre la main. Affirmer cela n’a rien de “tarte à la crème”, tant nous vivons toutes et tous à quel point c’est difficile. À la CEC aussi, nous avons vécu des doutes très forts sur les implications de ce choix, ce vœu, d’irrésistibilité.
C’est pourquoi notre raison d’être s’accompagne de valeurs qui nous portent autant qu’elles nous challengent : exigence, bienveillance, humilité, coopération, courage.
Et puisque nous avons assorti notre irrésistibilité d’une date de réalisation, nous pourrons juger en 2030 si nous avons gagné cette fameuse “bataille culturelle” en faveur d’une économie plus vivante, plus juste, plus robuste. L’occasion d’un retour d’expérience encore plus riche !
Enfin, bouclons la boucle et revenons à notre duo “Yannick et Eric” : aujourd’hui les chemins se séparent, mais les liens tissés dans l’intensité de cette aventure sont indéfectibles, et une chose est sûre, nous regarderons toujours dans la même direction.
REMERCIEMENTS
De tout coeur, nous tenons à remercier toutes celles et ceux qui ont contribué à magnifier l’odyssée de la CEC, avec une mention spéciale à celles et ceux qui se sont investis dans sa gouvernance :
Aux tout premiers engagés et à l’équipe Cohérence de la CEC1 (2020-2022) :
Alexandre, Amélie, Anna, Armelle, Caroline, Catherine, Estelle, Jean-Christophe, Louis, Marianne, Maryvonne, Mélanie, Pierre, Valérie, Véronique
Les membres des Bureaux, Comités d’Orientation et Comité de vigilance 2022-2026 :
Amélie, Benoît, Blandine, Caroline M, Caroline T, Céline, Christophe, Christian, Claire, Corinne, Eva, Isabelle, Fanny, Laurent, Léa, Lôra, Loraine, Marc, Marie, Matthieu, Nicolas, Raphaël, Romain, Sébastien, Séverine, Sophie, Sterenn, Yoann, Yves
Le Comité Collectif actuel de la CEC, en route pour 2026-2030 :
Amélie, Angélique, Anne-France, Anne-Laure, Anouck, Antoine, Armelle, Arthur, Astrid, Audrey, Aurèle, Brieux, Caroline D, Caroline M, Caroline T, Céline, Christine, Eléonore, Elise, Elodie, Emmanuelle, Eric, Fabien, Guillaume, Hélène, Ingrid, Isabelle, Jean-Baptiste, Jean-Manuel, Jeanne, Julia, Laura, Lélio, Loïc, Lorène, Lucie, Marianne, Mathilde, Mélanie, Nils, Olivia, Olivier A, Olivier B, Régis, Roxane, Sophie, Stéphanie, Sylvain, Victor, Virginie, Yoann
Et on ne peut pas citer ici les près de 1000 contributeurs depuis la création de la CEC,
les plus de 200 grands intervenants, les plus de 100 partenaires et les 3500 Alumni.
Ils se reconnaîtront dans nos plus sincères remerciements pour leur engagement.
Une immense dette de gratitude également envers les mouvements d’un écosystème “transition” français extraordinaire par sa force d’engagement, aux côtés desquels nous avons tant appris :
Ashoka, B-Corp, C3D, CJD, Climate House, Communauté des Entreprises à Mission, Fresque du Climat, makesense, Mouvement Impact France, Team For The Planet, Shift Project, … et tant d’autres !
Notes
(1) “How to make people want to pay for Green” – Yannick Servant – 2020
(2) Près de 1,000 comptes Slack créés à date !
(3) “Climat : 10 minutes pour cadrer un débat ‘Maintenant on fait quoi ?’” – Pierre Peyretou – 2020
(4) Notez qu’à l’époque, nous avions en tête de n’en organiser qu’une, de Convention, et projetions qu’après deux ans de projet nous irions probablement vaquer à d’autres occupations.
(5) Pour qui a déjà essayé de faire produire une raison d’être à un collectif, réussir à se mettre d’accord sur une phrase suffisamment concise, c’est déjà beaucoup ! Alors parfois, sur le coup, on privilégie le fait d’avoir enfin “pondu” la phrase et de pouvoir avancer, par-dessus la limpidité de chaque mot.
(6) Alors président de la commission ENVI (environnement, santé publique et sécurité alimentaire) du Parlement Européen, et ancien président du WWF France
(7) Pour aller plus loin, lire “Moi, citoyen”, éd. First (2021), de Grégoire Fraty
(8) Réalité qui s’est assortie pour nous d’une question : qui d’autre qu’un public de ce type peut se permettre de travailler bénévolement à plein temps pendant deux ans ?
(9) Rappelons ici que le lobbying, comme le marketing, n’est ni bien ni mal en soi. C’est un outil.
(10) Voir p.ex. les ressources du site de Lumia ou des replays de conférences de Christophe
(11) Pour l’explication de texte complète, voir la page dédiée sur le site de la CEC
(12) Conseil Économique, Social et Environnemental, la “troisième chambre” de la République
(13) Au sens où nous-mêmes, nous n’y aurions pas cru
(14) Par exemple, quand les règles de distanciation sociale se sont resserrées 48h avant le début de la session 3 et que toute la copie logistique de la session était donc à revoir
(15) Chaque équipe CEC qui anime un territoire ou une thématique a son / sa responsable recrutement, programme, communication, RH, animation de la communauté, etc… et “en central” (dans “les Communs”) une organisation miroir existe pour créer des gains d’efficience au bénéfice de tous
(16) Bien sûr, tout cela est pré-élections, pré-dissolution, pré-Omnibus
(17) À retrouver notamment dans les dernières pages du rapport d’activité 2025
(18) Voir par exemple Sarah Dubreil sur le sujet
(19) Tous ceux qui ont goûté à l’événementiel le savent, c’est le plus stressant des métiers
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